Chaque début d'année, les bilans du secteur touristique tombent, et celui de 2023 a de quoi retenir l'attention. Les touristes venus de l'étranger ont dépensé près de 63,5 milliards d'euros en France sur l'année, un niveau jamais atteint auparavant. Pour bien comprendre ce que cela signifie, il faut distinguer deux choses que l'on confond souvent : le nombre de visiteurs et l'argent qu'ils laissent réellement dans le pays.

La France accueille chaque année plus de visiteurs internationaux que n'importe quel autre pays, ce qui en fait la première destination mondiale en fréquentation. Mais être le pays le plus visité ne suffit pas : encore faut-il que ces visiteurs consomment, dorment plusieurs nuits, se restaurent, achètent des activités et des souvenirs. C'est justement là que se joue la performance de 2023. Les recettes, c'est-à-dire les dépenses des touristes étrangers, ont progressé plus vite que la simple fréquentation. Autrement dit, les visiteurs n'ont pas seulement été nombreux, ils ont aussi dépensé davantage.

Comment expliquer ce résultat ? Plusieurs facteurs se combinent. D'abord, le retour de la clientèle lointaine, notamment américaine, dont le pouvoir d'achat a été soutenu par un dollar fort. Ensuite, une France qui a su valoriser autre chose que Paris : les régions, les territoires ruraux, le littoral, la montagne et un tourisme dit de l'expérience, où l'on vient chercher un savoir-faire, une gastronomie, un patrimoine. Enfin, l'année 2023 a préparé le terrain pour un événement hors norme attendu l'année suivante, les Jeux de Paris, qui plaçaient déjà la destination France sous les projecteurs.

Ce record mérite toutefois d'être nuancé, et c'est un réflexe d'analyse que je vous invite à prendre. Un chiffre exprimé en euros doit toujours se lire en tenant compte de l'inflation : quand les prix montent, les recettes peuvent augmenter sans que le nombre réel de prestations vendues progresse autant. Une nuit d'hôtel ou un repas coûtaient plus cher en 2023 qu'en 2019. Une partie de la hausse des recettes reflète donc la hausse des prix, pas seulement un surcroît d'activité. Un bon professionnel du tourisme, comme un bon étudiant en économie et gestion, ne s'arrête jamais au chiffre brut : il se demande d'où vient la variation.

Un autre point mérite d'être éclairci, car il revient souvent dans les copies : la place du tourisme des Français eux-mêmes. On a tendance à ne parler que des visiteurs étrangers, parce que ce sont eux qui apportent des devises et alimentent les recettes internationales. Mais le tourisme intérieur, celui des résidents qui voyagent en France, représente en réalité la plus grande part de l'activité touristique du pays. Les deux se complètent : la clientèle étrangère fait la réputation et les recettes en devises, la clientèle française assure un socle d'activité tout au long de l'année, y compris en dehors des grandes périodes. Un professionnel avisé ne mise jamais sur une seule clientèle.

Ces recettes internationales portent d'ailleurs un nom précis dans les comptes du pays : elles alimentent ce que l'on appelle le poste voyages de la balance des paiements. Sans entrer dans les détails techniques, retenez l'idée : quand un touriste étranger dépense en France, c'est de l'argent qui entre dans le pays, un peu comme pour une exportation, sauf que le client se déplace vers le produit au lieu que le produit se déplace vers le client. On parle parfois d'exportation invisible. Cette image vous aide à comprendre pourquoi le tourisme pèse autant dans l'économie nationale : il rapporte des devises sans qu'on ait besoin d'expédier quoi que ce soit à l'étranger.

Pourquoi ce sujet vous concerne-t-il ? Parce que le tourisme représente une part importante de la richesse nationale et un très grand nombre d'emplois, souvent non délocalisables. Un hôtel à la montagne, un office de tourisme, une agence réceptive, un site patrimonial : tout cela emploie des gens sur place, dans les territoires. Quand on vous dit que le tourisme est un secteur stratégique, ce n'est pas une formule. C'est une réalité économique mesurable, à laquelle vous pourriez contribuer demain.

Ce record ouvre aussi une question de fond : la France peut-elle continuer à grandir ainsi, et surtout le doit-elle partout et tout le temps ? Certaines destinations très fréquentées commencent à s'interroger sur les limites de leur accueil, sur la préservation des sites et sur la qualité de vie des habitants. La performance de 2023 n'invite donc pas seulement à se réjouir, elle invite à réfléchir à un tourisme mieux réparti dans l'espace et dans le temps. C'est probablement le vrai défi des années qui viennent : non pas seulement accueillir plus, mais accueillir mieux.

Un record annuel masque d'ailleurs toujours des écarts. Une saison exceptionnelle peut compenser une saison morose, une région très prisée peut tirer la moyenne vers le haut pendant qu'une autre peine à remplir ses hébergements. Le chiffre national est une moyenne, et une moyenne cache des situations très diverses. C'est pourquoi les professionnels ne regardent pas seulement le total, mais aussi la répartition dans le temps, la fameuse saisonnalité, et dans l'espace, entre les territoires. Lisser l'activité sur l'année et mieux répartir les flux sont deux objectifs constants du secteur, et deux vraies questions de gestion que vous rencontrerez.

Retenez surtout la méthode. Face à un bilan chiffré, posez-vous trois questions simples : de quoi parle-t-on exactement (fréquentation ou recettes), à quoi compare-t-on (l'année précédente, l'avant-crise sanitaire), et qu'est-ce que le chiffre ne dit pas (l'effet des prix, la répartition sur le territoire). Avec ces trois réflexes, vous transformez une actualité en véritable analyse, et c'est exactement ce que l'on attendra de vous à l'examen comme en entreprise.